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maisons de noël

La vieille au trésor

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On ne connaît pas l'auteur de ce conte. Une réflexion sur l'indispensable pauvreté, pour comprendre la crèche, et pour être heureux dans la vie.

La vieille Rosalie ? Je l’ai très bien connue dans ma petite enfance. Elle habitait, rue du Lait battu, la dernière maison, celle dont le pignon regardait les champs en pente vers l’Escaut.

Rosalie faisait pitié à voir. Elle marchait toute courbée, même quand elle ne portait pas sur son dos un fagot de bois mort ou un sac de chiffons ramassés. Elle avait toujours l’air de chercher, dans le sable ou sur les pavés, un objet perdu.

Les gamins les plus méchants n’osaient la railler. Elle était malheureuse ; mais courageuse aussi, et quand on lui criait : « Bonjour - ou bonsoir, - Rosalie ! » elle faisait un effort pour relever la tête et saluer benoîtement.

Rosalie était une brave femme. Elle avait servi longtemps dans les fermes comme sarcleuse. Maintenant elle ne pouvait plus guère travailler, mais elle avait besoin de si peu pour vivre. À son retour de la messe de six heures, elle se versait un bol de café et y trempait sa tartine de pain de seigle ; à midi, quelques pommes de terre, avec une tranche de lard ou un hareng, lui suffisaient, et le soir les restes réchauffés du repas de midi.

Sa cabane était la plus basse du village, mais propre, au dehors et au dedans. Rosalie était-elle pauvre ? Tout le monde le croyait...

Eh bien, non ! Elle n’était point pauvre. Dans le bahut de sa petite cuisine, derrière la salière, le pot à moutarde, le flacon de vinaigre, le moulin à café et une rangée de pots d’onguents, elle dissimulait un autre pot soigneusement couvert d’une vessie de porc tendue comme une peau, de tambour et liée par une triple ficelle. Et ce pot-la était plein d’or.

Personne ne le savait, et nous ne le saurions pas davantage si, après les événements que vous allez apprendre, elle ne l’avait révélé elle-même.

D’où provenait ce trésor ?

Orpheline de très bonne heure, élevée chez des Religieuses, Rosalie avait été mise en service, dès l’âge de seize ans, chez une comtesse presque centenaire et très maniaque, dont le château se délabrait dans un grand bois au bord du fleuve. Avant de mourir, sa maîtresse lui avait remis un pot de grès en lui disant : « Voilà pour te récompenser de tes bons offices. Ce pot est plein de pièces d’or. N’y puise pas, tant que tu n’es pas dans le besoin. »

Plus tard, Rosalie s’était mariée. Mais son mari était un ivrogne, et elle ne lui révéla pas l’existence du trésor. Devenue veuve, elle n’avait jamais pu se résigner à employer ces pièces qu’elle avait plus d’une fois comptées, le soir, dans son tablier. Elle avait eu faim certains jours, elle avait été malade. Mais le respect superstitieux de cet or s’était changé peu à peu en une inconsciente avarice. Elle n’osait plus même toucher aux pièces ; elle se contentait de soupeser le pot qu’elle tenait dans ses mains prudentes, comme un ciboire.

Les pauvres ne frappaient jamais à sa porte : la cabane semblait si pauvre elle-même !... Mais elle eût donné à un mendiant tout ce qu’elle possédait de meubles, et jusqu’au pain de sa bouche, plutôt que d’enlever une pièce à son trésor.

Rosalie était pieuse, honnête et bonne. Elle n’avait que ce vice, qu’elle ignorait : l’avarice.

L’avarice croissait en son coeur à la manière d’un cancer. Le cancer se développe longtemps sans révéler sa présence par aucune douleur ; puis, peu à peu, il étend ses ravages sournois. Et quand il se trahit, on vient souvent trop tard pour le guérir.

Ainsi en alla-t-il du vice de Rosalie. Ce pot de grès, qu’elle savait plus en sûreté parmi ses pots d’onguents, auxquels il ressemblait, que dans sa paillasse ou sous une dalle, pesait chaque jour un peu plus sur sa pensée et sur son coeur. Non pas précisément à la manière d’un remords, mais d’une joie obscure, qu’elle sentait coupable sans savoir pourquoi.

« J’ai reçu cet or. Il est à moi. Je ne fais de tort à personne. Je ne me prive pas du nécessaire. Je paie ma chaise à l’église, je donne chaque dimanche un sou à l’aveugle du porche. J’ai toujours vécu de ce que j’ai gagné honnêtement par mon travail. » Ainsi se raisonnait-elle, s’efforçant en vain de chasser son inquiétude.

À la messe surtout, quand elle avait communié, elle sentait un vide dans son coeur. Parce que le bon Dieu n’y était pas seul.

La fin de décembre de l’année 1898 fut maussade et boueuse. Après de fortes gelées étaient venus le vent d’ouest et les pluies abondantes. Le fleuve débordé s’était répandu dans les champs et les prairies, et au bout de la Rue du Lait battu on en voyait luire les eaux grises sous un ciel bas aux lourds nuages gonflés. La nuit de Noël tomba, triste, sur le village aux rues vides. Les rumeurs de la veillée filtraient, avec des filets de lumière brouillée, par les fentes des volets des maisons closes où le vent cherchait à entrer.

Rosalie était triste. En attendant l’heure de la messe nocturne, elle lisait, sous la lampe, dans son Thomas a Kempis aux feuillets écornés. Le texte sage et pacifiant ne parvenait ni à l’éclairer ni à l’apaiser. Il lui parlait du mépris des biens terrestres ; mais les sentences simples et profondes ne prenaient pas pour elle la figure de conseils personnels.

Les cloches se mirent en branle. Aussitôt Rosalie se leva, revêtit son ample mante de drap verdi à capuchon de velours élimé, prit sur l’armoire son livre de messe, et souffla la lampe. En fermant sa porte à clé, elle vit, sur leurs seuils éclairés, les voisins qui allaient partir avec elle.

L’église n’était pas loin : la Rue du Lait battu débouchait sur la place.

Rosalie trouva moyen de se faufiler jusque devant la crèche, dans la nef latérale gauche, réservée aux femmes. Elle avait besoin d’être près de cette lumière et de cette douceur, espérant vaguement d’y réchauffer et d’y blottir sa prière jamais exaucée.

Durant la messe de minuit, elle tint les yeux fixés sur les naïves statuettes. Elle voyait Jésus pauvre, Marie pauvre, Joseph pauvre, - et dédaigneux des richesses. Elle voyait les bergers qui donnaient leur plus bel agneau, les Rois qui donnaient leurs plus riches trésors. Et une voix dans son âme parla ainsi :

« Toi, Rosalie, que donnes-tu ? Ta foi, ta prière, ton travail ? Mais tu ne donnes pas tout. Ton cœur n’est pas ici tout entier. Que caches-tu dans ton armoire ? Pourquoi es-tu attachée à cet or ? S’il ne te sert point, pourquoi l’empêches-tu de servir à autrui ? Donne-le à Jésus. Ou à ses pauvres ; c’est pareil. »

La lumière entrait en elle, péremptoire. Son vieil attachement se défendait. Mais la lumière insistait.

« C’est vrai pourtant, se disait Rosalie. Si je pouvais arracher de moi ce trésor, je serais sans doute plus légère et plus heureuse. Le travail et l’infirmité ont courbé mon pauvre vieux corps ; mais c’est plus encore ce malheureux pot de grès qui me tient inclinée vers la terre. »

La lutte se poursuivit dans son âme entre la pauvreté du Christ et son avarice à elle. L’Enfant de la Crèche lui tendait les bras avec une tendresse à laquelle une femme ne résiste point.

En sortant de l’église, Rosalie était convaincue que, pour se délivrer de son tourment, elle devait se délivrer de son or. Mais elle tremblait et secouait la tête : « Je ne saurai jamais m’y résoudre. Qu’on me le prenne plutôt... Je n’en veux plus. Je veux vivre et mourir tranquille. »

La nuit était mouillée et noire, et la vieille avançait lentement dans la rue tortueuse aux pavés pointus, éclairée d’un seul méchant réverbère et çà et là, de la lueur d’un vasistas, aux maisons où l’on commençait à verser le chocolat fumant dans les tasses des jours de fête.

Avant d’enfoncer la clé dans la serrure, Rosalie s’arrêta un long moment devant sa porte, pour reprendre haleine. Elle était une pauvre loque oubliée dans un univers sombre et triste.

Lorsqu’elle fut entrée et qu’elle eut allumé la lampe, elle fut saisie de terreur. Les chaises étaient déplacées, une statuette et son globe gisaient brisés sur l’armoire. Le tiroir de la table était ouvert. Un courant d’air soufflant de la croisée mal refermée faisait fumer la lampe. Son sang se glaça : « Les voleurs ! »

Elle se précipita sur l’armoire : la serrure en était forcée. Les pots n’étaient plus en ordre. Il ne lui fallut qu’un regard pour constater que le pot plein d’or avait disparu. Elle s’affaissa en gémissant.

Vous me direz : « Comment des malandrins ont-ils pu songer à cambrioler une cabane où apparemment il n’y avait rien à voler ? » Sait-on jamais ? N’a-t-on pas vu des monstres tuer un vieillard pour lui dérober une misérable épargne de quelques francs ? La vieille s’était relevée péniblement. La première douleur passée, elle reçut de nouveau la lumière divine. La voix de la crèche répéta en elle ses conseils persuasifs.

« C’est mieux ainsi, se dit enfin Rosalie. Que cet or ne porte pas malheur à ceux qui me l’ont pris. Moi j’en suis délivrée. Merci, mon Dieu. Je veux Vous servir Vous seul. Ayez pitié de moi ! »

Elle se redressa, - et réellement, elle se sentit plus jeune et presque droite, - alluma deux bougies sur la cheminée, une de chaque côté du crucifix de cuivre, et s’assit près du poêle pour égrener son chapelet.

Elle était vraiment, comme on dit, sur la paille. Comme le Christ... Depuis sa jeunesse lointaine, elle ne se souvenait pas d’avoir été plus calme et plus heureuse.

Et ce Noël-là fut le plus beau de sa vie.

À demain pour une nouvelle surprise !